(La Presse-MC) - Pour un homme qu’on accuse d’appartenir au passé, Victor-Lévy Beaulieu n’a jamais été autant d’actualité. Depuis quelques semaines, le pamphlétaire multiplie les coups de gueule et alimente la controverse. Ultime geste avant de se retirer de la scène médiatique pendant deux mois : VLB a symboliquement brûlé son livre La grande tribu, c’est la faute à Papineau, le jour même de son lancement. Le polémiste finira-t-il par détruire l’écrivain ? Et qui des deux devrait survivre ?
Alors que le budget fédéral et les échanges dans la LNH occupaient les tribunes, une petite poignée de journalistes était réunie mardi dans la grande et magnifique maison de VLB à Trois-Pistoles pour le lancement de son plus récent livre. Dans son invitation, VLB avait annoncé qu’il se retirait de la vie publique, pour des raisons « domestiques, politiques et de santé » afin de s’accorder une réflexion de deux mois.
Les gens présents ne se sont pas déplacés pour rien.
Un peu fanfaron, l’écrivain a tenu à préciser que, contrairement à ce que plusieurs pensent, il n’a pas fait de « rechute » (l’alcool ne fait plus partie de sa vie depuis des années). Sur une note plus triste, il nous a appris que quatre de ses six chiens, une meute qu’il adore, sont morts le même jour, « un de maladie, les trois autres sur la maudite track de chemin de fer de John A. Macdonald, qui a voulu faire du Canada un pays d’un océan à l’autre. J’ai vu ça comme un signe du destin. »
Pas étonnant qu’il se sente orphelin, mais cette perte s’accompagne d’un sentiment plus grave. « Mon désarroi est grand aujourd’hui, a-t-il déclaré aux journalistes. Ce Québec français, indépendant, pacifiste, soucieux des minorités souffrantes d’ailleurs, on est en train de nous l’enlever. »
Selon VLB, la menace de la disparition de la langue française en Amérique n’ayant jamais été plus réelle et le rêve d’un Québec indépendant aussi lointain, voilà ce qui le pousse à vouloir jeter l’éponge. Mais avant, une dernière bravade : « S’il fallait que j’en vienne à la conclusion que je me suis véritablement trompé, qu’il nous est impossible de sortir de notre schizophrénie, je ferai ce que symboliquement je vais faire aujourd’hui : brûler dans mon poêle à bois non seulement La grande tribu, c’est la faute à Papineau, mais tous les livres que j’ai écrits. Je ne veux pas me survivre juste pour moi-même. (…) Sans véritable patrie, sans liberté, sans souveraineté et sans indépendance, l’individu n’est qu’une statistique, et les statistiques ne sont que les débris que laisse derrière elle l’histoire des autres. Ça ne m’intéresse pas, mais pas pantoute, de devenir un débris de l’histoire des autres. »
Cela nous a pris quelques secondes avant d’allumer (c’est le cas de le dire) quand VLB s’est levé et a jeté sa brique de près de 900 pages au feu. Et pour la petite histoire, racontons qu’on lui a demandé de brûler un deuxième exemplaire afin de prendre de meilleures photos. La pièce est devenue aussi chaude que dans un four, le silence était profond et le malaise, palpable. VLB a répliqué en souriant, comme pour nous rassurer : « Moi, je trouve cela réjouissant ! Je suis convaincu qu’au Québec, il faut faire des gestes extrêmes pour que ça bouge. Sinon, on va se réveiller et on ne saura même pas ce qui nous est arrivé. »
En tête à tête dans son bureau, on ne pouvait s’empêcher de revenir sur ce geste à la Cyrano.
– Vous n’allez pas brûler tous vos livres, M. Beaulieu !
– Oh que oui. Je suis quelqu’un de très entêté.
– Mais ne pensez-vous pas que le polémiste est en train de tuer l’écrivain ? Cela ne vous fait rien ?
-Pour moi, l’enfer, c’est maintenant. Je ne veux pas, même par mes livres, le vivre après ma mort. Si les livres que j’ai écrits dans ma vie n’ont rien voulu dire pour mon pays, parce que ça n’a pas changé grand-chose, j’aime autant qu’ils disparaissent, comme moi je vais disparaître. »
La disparition des œuvres complètes de VLB, si cela était possible, causerait un énorme cratère dans l’histoire de la littérature québécoise (et un incendie assez considérable pour peut-être embraser la province). Cela représente 70 livres en près de 50 ans d’écriture. Et la source, loin de se tarir, ressemble de plus en plus à un fleuve qui gronde. On ne juge pas d’un livre par son nombre de pages, mais la qualité d’écriture de VLB ne vacillant pas avec les années, la grosseur de ses ouvrages semble confirmer une urgence, une explosion, un saut de l’ange (ou du diable). Après son monumental « essai hilare » sur James Joyce, l’écrivain s’est tout de suite attaqué à cette « grotesquerie » tout aussi monumentale qu’est La grande tribu. Entre tout cela, il a eu le temps et l’énergie de publier Neige noire et les sept chiens, de terminer deux autres manuscrits, et d’écrire ses pamphlets dans les journaux.
Ce qui est certain, c’est que malgré l’autodafé qu’il promet advenant la confirmation de ses pires craintes, il ne cessera pas d’écrire. Mais pas forcément d’ici ni sur ici. « Tant qu’à être en exil dans mon propre pays, autant être en exil ailleurs. » Encore deux mois pour y penser… Mais qu’est-ce qui le ferait changer d’idée ? « D’abord que les Québécois se prononcent, a-t-il dit en conférence de presse. Tout ce qu’on entend, ce sont de supposés spécialistes. Je suis convaincu qu’il y a beaucoup de gens qui pensent comme moi mais qui n’osent pas le dire. Mais si on me dit que je suis dans les patates, que tout ce qu’on veut c’est être bilingues, cela signifie qu’on va finir par parler, vivre et travailler en anglais. Parce que dans un pays normal, il n’y a pas deux langues qui peuvent être concomitantes, il y en a toujours une qui l’emporte sur l’autre. »
Mais si autant de gens au Québec sont séduits par le bilinguisme et le multiculturalisme, n’est-ce pas plutôt le signe d’une nouvelle confiance ? D’une génération décomplexée qui n’a pas grandi dans la « peur de l’anglais » ? VLB pousse un grand soupir.
« Je suis d’accord qu’il y a des gens qui sont sûrs d’eux-mêmes et qui peuvent apprendre quatre ou cinq langues. C’est à partir du moment où on croit que l’idéal serait que tous les Québécois deviennent bilingues, comme le disait Mme Marois, que ça ne passe pas. On a déjà de la misère à faire apprendre le français aux jeunes, il y a 40 % d’analphabétisme au Québec ! Ce que j’ai lu et entendu, c’est que pour avoir une meilleure vie et un meilleur salaire, on veut que nos enfants parlent anglais. Quoi, ça veut dire que si tu parles français dans ton pays, tu ne peux pas le faire ? Moi, c’est contre ça que j’en ai. Ce que je veux, c’est que chaque québécois puisse travailler en français dans son pays et recevoir le même salaire que n’importe qui d’autre. »
Ce que VLB ne pardonne pas non plus au PQ, c’est son étiolement. Il considère même qu’il n’y a plus de parti indépendantiste au Québec. « Ce que le PQ n’a jamais compris, c’est une petite chose toute simple qu’au moins les Kosovars ont compris : dans un système à deux partis, tu peux dire : «Nous, on est là pour faire l’indépendance et voter pour nous, c’est un vote pour l’indépendance.» Dans un tel système, tôt ou tard tu y arrives. C’est ce qui est arrivé au Kosovo et c’est ce qui est arrivé en Écosse. Tu tiens ton bout et un jour tu y arrives parce qu’un jour ou l’autre, les gens ne voudront pas de l’autre parti. Ici, plutôt que de faire ça, le PQ est allé d’étiolement en étiolement, on est parti de l’indépendance, à la souveraineté-association, à une souveraineté et là, on veut poser des gestes de souveraineté. »
VLB a fait sienne la formule de Sartre : « on n’est jamais assez radical. » Il est tout à fait conscient de ce qu’il fait, choisit les mots les plus chocs pour susciter une réaction. Ne craint-il pas de nuire à « la cause », de faire peur à ceux qui pensent comme lui ? « Il faut être radical sinon il ne se passerait rien. Je pense qu’on a été molassons trop longtemps. Il y a trop de gens qui ont mentalement, socialement et culturellement abandonné. »
À 15 ans, lorsque Victor-Lévy Beaulieu a décidé de devenir écrivain, il voulait être rien de moins que le meilleur. Il rêvait même du prix Nobel. Alors je lui demande si, sans l’indépendance, ce serait possible qu’un écrivain québécois puisse recevoir cet honneur. « Non. Parce que les prix Nobel sont accordés à des pays qui ne laissent pas le reste du monde indifférent. »
Publié par : Marcel Charland
à 06:11:04
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